Roanne/Thiers: la nuit, le froid, la neige | 2023

« Le randonneur n'aime pas la pluie, mais il aime la neige. Et le froid, c'est ce qu'il recherche », sourit le coprésident du GMR.

Le randonneur sera servi cette année. Effectivement, si le temps était sec le week-end précédent, la pluie tombée ces derniers jours faisait craindre le pire. Mais c’est finalement la neige et le froid qui s'invitèrent à la fête à quelques heures du départ. La promesse d’une nuit épique et d’une aventure mémorable pour ma première participation à la Roanne/Thiers (57 km - 1600m d+), première « marche touristique » de ville à ville.

La marche nocturne Roanne-Thiers a été créée le premier week end de décembre 1925 par Lucien Clairet (photo ci-contre), Henri Disson et Gustave Fontaine, suite à un pari : à la sortie d’une séance cinématographique à Roanne, Lucien Clairet propose à ses deux amis de leur offrir l’apéritif. Ils acceptent sur le champ sans en connaître la destination. Lucien Clairet avait choisi la ville de Thiers. Ses deux camarades relèvent le défi, ce qui allait devenir, au fil des ans, une marche de nuit de réputation nationale, première marche de Ville à Ville.

Date de sortie : 2 décembre 2023
Sport : Marche / Nature : Randonnée organisée
Lieu de départ : Roanne (42300) – Loire / Lieu d’arrivée : Thiers (63300) – Puy-de-Dôme
Distance : 57 km
Altitude minimale : 288 m / Altitude maximale : 935 m
Dénivelé + : 1558 m
Météo : Ciel dégagé, neige et verglas, température glaciale
Trace GPS

Samedi 2 décembre 2023. Nous arrivons à Roanne sur les coups de 22h30. La salle d’inscription est déjà noire de monde. Ou plutôt devrais-je dire emplie d’une foule bigarrée où les vêtements colorés flashent sous la lumière artificielle des néons. Toutes et tous ont leur façon propre d’aborder l’événement et d’appréhender ces longues minutes d’attente. Des rires aux éclats de rire. Des discussions à voix basse à d’autres conversations qui se veulent plus distinctes. Des silences qui valent plus que des mots. Sur les visages, il peut se lire l’appréhension, le stress ou à contrario le calme et la sérénité. Mais toutes et tous ont la même détermination. Une motivation intacte. Pour ma part, c’est la première fois que je vis des moments pareils si bien que je tâche de m’imprégner de chaque instant de cette ambiance unique. J’enfile le gilet jaune zippé que mon frère m’a gentiment prêté pour l’occasion. Un gilet du Paris/Brest/Paris pour quelqu’un qui n’a jamais réalisé cette Aventure avec un grand A. La classe quand même ☺… Mais une petite pression sur les épaules… Une tunique comme celle-là s’honore et je me sens obligé de l’amener jusqu’à Thiers. Et cela tombe bien puisque les dernières minutes de la journée s’égrènent sur le cadran de la montre « porte bonheur » que mon frère porte à son poignet depuis sa première participation au PBP en 2019. La salle, maintenant presque vide, est rendue au monde du silence. Nous prenons enfin place sur la ligne de départ.

Cinq, quatre, trois, deux, un… L’annonce de ces chiffres résonne encore dans ma mémoire à l’heure où j’écris ces lignes. Puis vint le moment fatidique. Partez ! Un quart de seconde, un clignement de paupières. Le stress accumulé ces derniers jours s’évanouit en même temps que le groupe de 2361 participants (le record) amassés dans le sas de départ se met en marche avec un seul but en tête. Celui de rallier Thiers. Pour un peu moins de 600 d’entre-nous, la ligne d’arrivée se situera 30 kilomètres en amont, à Saint-Just-en-Chevalet. L’ambiance festive réchauffe l’atmosphère glaciale qui règne sur la couronne roannaise.

La parade n’est pas militaire et le défilé pas vraiment chorégraphié. Chaque personne dans les pas de celui qui le précède, la part laissée au vide est quasi nulle. Les cadences diffèrent en fonction de la morphologie de chaque personne. Si la plupart marchent, d’autres courent. Ça se frôle, ça se double. Les bâtons se rajoutent à la forêt de jambes. Mes grands compas – comme on a l’habitude de me le dire – paraissent bien désuni. Ça se chambre et ça crie. Des profils diamétralement opposés aux horizons bien différents se mélangent. Il règne désordre et confusion. Bref c’est une joyeuse pagaille humaine. Un tohu-bohu vivifiant et enivrant qui lance parfaitement la dernière ligne droite avant les fêtes de fin d’année. Et si c’était cela qu’il fallait retenir de cette Roanne/Thiers. Avancer tous ensemble, faisant fi des différences, vers un même objectif. Sans rien attendre en retour si ce n’est le plaisir tout personnel d’être aller au bout du chemin sinon au bout de soi-même. Et comme nous le verrons plus tard, lorsque la difficulté se fera sentir, les personnes qui nous entourent – quand bien même elles nous sont étrangères – seront un vrai atout. Leur simple présence nous stimule et dissipe nos doutes. Elle permet de se surpasser. Alors que dire de la présence à ses côtés de son frère?

Nous traversons le village de Lentigny à l’heure où le marchand de sable est déjà passé dans de nombreux foyers. Et alors que le pays des rêves remplace celui du réel, et où l’extraordinaire succède à l’ordinaire, il me plait de croire que nos milliers de silhouettes vagabondes, scintillantes comme autant d’étoiles ajoutées à un ciel n’en manquant pas, sont les « héroïnes » de ce monde imaginaire créé par des enfants chaudement lovés sous leur couette.

L’élastique lumineux se tend en abordant l’ascension au abord du village de Villemontais. Les premiers forts pourcentages offrent un premier aperçu des forces en présence. A moins qu’ils ne livrent un premier regard sur les stratégies adoptées par chacun. Le froid, la nuit et la distance. De ces trois facteurs naissent deux conditions ; la première consistant à bien gérer son allure, la seconde son alimentation. La respiration de certains marcheurs se fait déjà haletante. De mon côté, je sens dès le bas de la côte que je ne suis pas dans une grande journée et je préfère ne pas chercher à suivre la vitesse imprégnée par mon frère préférant ainsi gérer la montée à mon rythme. Nous sommes au dixième kilomètre. Au gré d’un virage à droite, il m’est possible d’observer en contrebas le serpent rayonnant dans l’obscurité. Semblant envoûté dans une sorte d’hypnose, nous avançons dans des contrées voilées d’une nappe blanche. A quelle distance la queue de ce serpent peut-elle bien déjà se situer ? A l’inverse, où la tête peut-elle bien être ? Le groupe montagnard roannais endossera alors le rôle du charmeur de serpents. Si cette première ascension éprouve les corps, elle invite les esprits au vagabondage… Bien vite pourtant, le ravitaillement de Moulin Cherier vint rompre ce moment emprunté à une vision chimérique. Sous les tonnelles, les corps frigorifiés se côtoient, tentant tant bien que mal de se réchauffer une tasse de café ou de thé brûlante entre les mains.

Mais voilà qu’il nous faut déjà repartir, livrés à nous-même. Livrés à l’obscurité et à ses formes parfois étranges que l’on distingue sans jamais les voir distinctement. Le ruban noir qui se déroule devant nous s’est recouvert de son habit d’hiver ce qui amène un côté magique à notre odyssée au clair de lune. S’il renforce la difficulté de la chose, il ancre davantage les souvenirs dans ma mémoire.

La nuit nous saisit, le froid nous griffe. La neige gelée et le verglas font danser les marcheurs valeureux alors que la farandole de lumières chamarrées semble flotter au-dessus de ce voile blanc. Il est de bon ton de porter une vigilance accrue là où nous mettons les pieds. Une minute d’inattention et c’est la glissade, ou pire, la chute. Et le risque de voir s’arrêter trop tôt cette randonnée si particulière. La nuit amplifie les sons : le cliquetis des bâtons de marche, le bruit feutré de nos pas dans la fine couche de neige ou le crissement des crampons amovibles des promeneurs les plus prévoyants dans les zones plus verglacés. Nous semblons toutes et tous jouer la même œuvre dirigée par un maestro spirituel qui n’est autre que Lucien Claire à qui l’on doit cette marche nocturne en 1925. Mais les artistes désordonnés, pour certains comme moi encore en apprentissage, sont raidis par la bise glaciale si bien que la partition jouée n’est pas dénuée de fausses notes. Le halo des frontales qui se suivent et se succèdent font grandir ou rapetisser les ombres errantes au gré de la distance séparant les chercheurs de défi personnel ou partagé. D’anecdotes à raconter. Malgré ces conditions, nous effectuons cette portion de route à un bon rythme. Soudain, quelques mètres devant : une glissade, un déséquilibre et un compagnon de fortune (ou d’infortune, c’est selon) se retrouve à terre. Ni une ni deux, quelqu’un est là pour l’aider à se relever. L’esprit de camaraderie infuse et se diffuse dans l’air. La descente sur Saint-Just-en-Chevalet est délicate. Il est cinq heures. Pour certains, ce sera la fin d’une aventure magnifique. Pour moi, le plus dur commence.

Puis vient le col de Saint-Thomas que je pourrais qualifier de hors d’œuvre. L’occasion m’est ainsi donnée de vérifier les lectures et les dires vues et entendues à son sujet. Les jambes sont lourdes si bien qu’il m’est de nouveau impossible de suivre mon frère. Les yeux fixés sur les bandes verticales qui irisent ce beau maillot du Paris/Brest, je tente tant bien que mal de maintenir la distance. En espérant de meilleures sensations au cours de la montée. Mais sur ce type de col, espérer ne suffit plus. Indéniablement et malgré ma volonté, les bandes réfléchissantes scintillent de moins en moins. Leur éclat me permet de jauger l’écart qui se creuse invariablement. Dix mètres nous séparent. Puis vingt. Bientôt, ce ne seront que de minuscules points lumineux à l’horizon. De minuscules points de repères qui se perdent sur des lignes droites qui me paraissent interminables. Des reflets plus puissants se sont intercalés entre nous et s’intercalent encore et encore. Je n’oppose aucune résistance. Mon rythme est tel qu’il m’est impossible de tenir les randonneurs.es qui me dépassent. Et encore suffisamment efficace pour doubler ceux qui sont vraiment à la peine. Les lueurs se dissipent. Devant. Derrière. Je serai bientôt seul. Seul face à la nuit. Seul face à moi-même. Le cercle argenté de ma surprenante frontale pour seule compagnie. Le manque de sommeil me guette. Pousser en dehors de notre zone de confort, à la découverte de nos limites, ces marches nocturnes ne permettraient-elles pas d’en apprendre plus sur nous-même?

A l’approche du sommet, la route bordée d’arbres vêtus d’un fin manteau blanc accrochant la voûte céleste offre davantage de virages. Mais aussi de pourcentages. Là, sur ma gauche, immobile sur le bord de la chaussée, je reconnais les bandes verticales auxquelles j’ai tenté en vain de m’accrocher il y a de ça une éternité. De cette nuit de songes où mes pensées glacées se fondent maladroitement aux paysages enneigés, le ravitaillement du col de Saint-Thomas m’apparaît soudainement en sortie de virage tel un fragment de souvenir. Un souvenir qui ne serait cependant pas lié à quelque chose de vécu mais plutôt basé sur des mots et des photographies que le frangin a mainte et mainte fois partager. C’est côte à côte que nous atteindrons le panneau indiquant « Col de St-Thomas altitude 930 m ». La température est polaire : -10°C, peut-être moins en ressenti. Ceinturé de sapins venant écorchés l’étendue sombre qui peu à peu s’éclaircie, de courageux bénévoles s’affairent sous les toiles jaunes et blanches afin de nous apporter un peu de réconfort et de chaleur, bien aider en cela par la présence de braseros dont le crépitement égaie cette frontière naturelle où « ici commence l’Auvergne, ici finit la France »

 

Courir, marcher après le temps, pas vraiment. Comme moi, je pense que nombreux sont ceux et celles qui marchent après ces moments où le temps semble comme suspendu. 

Avec le jour, une autre « course » se lève. Les distances s’étirent. Le village de Chabreloche qui un temps paraissait si proche semble s’éloigner. Les cuisses se durcissent sous l’effet du froid et de l’effort. Sur la chaussée humide et par endroit encore glissante, nos pas, presque robotique, défilent tels des notes sur la portée. Mais la fatigue se faisant ressentir, il est difficile de suivre le rythme de cette petite mélodie qui trottine dans nos encéphales encore engourdis par la froideur mordante de la bise.

Nous repartons du dernier ravitaillement le moral regonflé à bloc… et le ventre réchauffé par une bonne soupe de légumes. Nous faisons le point sur nos sensations ainsi que sur les petits bobos qui, fort souvent, émaillent ce genre d’épreuve. De mon côté, rien de bien méchant n’est à signaler si ce n’est une gêne au genoux droit ainsi qu’au niveau des hanches. Et c’est plutôt confiant que j’aborde la dernière ligne droite. Ce d’autant plus que le soleil nous délivre ces premiers rayons lumineux si plaisants. Sauf que sur ces randonnées au long court, la vérité de l’instant n’est pas forcément transposable aux kilomètres suivants. Je vais l’apprendre à mes dépens. Alors que j’entre en territoire inconnu dans la mesure où je n’ai jamais parcouru plus que la distance d’un marathon, l’euphorie du départ laisse place au kilomètre quarante cinq environ à la dureté de l’exercice. Une douleur aiguë à l’aine survient subitement entravant mes pas et me fouettant le moral. La même blessure que celle que j’avais ressenti l’année dernière durant la Beaux/Firminy. Cette fois-ci, le comprimé de tramadol que je me résout finalement à avaler ne m’apportera pas le soulagement escompté. Quand les jambes s’usent, la tête sert de moteur. C’est donc dans les ressources psychologiques qu’il me faudra puiser pour réaliser la grosse dizaine de kilomètres me séparant de l’arrivée. Une distance qui ne cesse de croître au fur et à mesure que ma foulée se rétrécit.

Sur les portions de route vallonnées longeant l’autoroute A89, je peux également compter sur le soutien de mon frère alors que je me doute que pour lui aussi, cela commence à devenir un peu compliqué. Les paysages givrés défilent de plus en plus lentement. Bien trop doucement. Les notes sont moins aériennes, plus graves. Un rictus de souffrance aux commissures des lèvres et une larme au coin de l’œil que j’ai bien du mal à masquer, je ne suis à cet instant peut être pas le plus joyeux des compagnons de route. Mais j’y crois et je continuerais à y croire tant que nous n’aurons pas franchi cette ligne si symbolique à mes yeux. Il m’encourage et m’interpelle lorsque je m’apprête, par manque de lucidité, à marcher sur une plaque de verglas. Dans ces conditions où la notion de plaisir est presque inexistante, c’est en puisant dans une motivation toujours intacte que j’avance, doublé il est vrai par un balai incessant de marcheurs.ses qui finit bien mieux que moi cette liaison de ville à ville. Malheureusement, quelques hectomètres plus loin, ce sera à son tour de ressentir des élancements au niveau de la cheville et du genou, deux faiblesses qu’il connaît que trop bien. Nous continuerons. Un seul mantra en tête ; puiser toujours un peu plus dans ses ressources pour, qui sait, déplacer d’un cran le curseur de ses limites.

En surplomb de la ville, adossés au château des Horts, la chaîne enneigée des Puys magnétise notre regard et nous attire dans la dernière descente qui nous mène dans la capitale de la coutellerie française. Il est 12h30. Nauséeux et les jambes flageolantes dans le gymnase qui me semble surchauffé, je préfère ressortir quelques minutes. Est-ce le relâchement nerveux ou bien un début d’hypoglycémie ? L’ingestion d’une pâte de fruit palliera cet état de fébrilité passager. Nous récupérons notre plateau repas et nous installons à une table à laquelle, une poignée de minutes plus tard, une jeune femme au cheveux noir mi-long prendra place. Cette même fille à la veste mauve et au sourire timide qui était assise à côté de nous dans la salle au départ de Roanne. Une belle et plutôt agréable façon de clore cette liaison pédestre d’une demi-journée.

Alors oui, j’ai souffert. Lâché par mon physique, j’en ai bavé mentalement. Je suis allé au bout de moi même comme peut-être jamais jusqu’à présent. Mais j’ai terminé et j’en suis fier. Pousser par mon frère. Pousser mentalement par des mots simples et pourtant si forts. Des mots comme autant de leurres et de subterfuges pour détourner mes pensées de la douleur et de la négativité qu’elle engendre… Et si j’ai pu penser à un moment donné à l’abandon, jamais je ne l’ai envisagé comme une échappatoire.

Bien entendu, j’aurais préféré mieux finir. Dans de meilleurs temps et surtout, sans cette douleur qui risque bien de me contraindre dans les semaines voire les mois à venir. Mais comment pourrais-je l’occulter ? Car ces moments de doutes ont entièrement leur place dans le récit. Entrelacés aux instants de joie, aux beautés enivrantes, ils l’enrichissent et l’habitent. Ils le font vivre et en font un souvenir impérissable. Et ce sont toutes ces raisons qui me font dire que je conserverai à coup sûr cette arrivée à Thiers avec Damien bien profondément en moi.

Nous venons de terminer, épuisés mais heureux, lui pour la troisième fois, moi pour la première. Et aucun mot que je saurais écrire ne pourrait en rendre vraiment compte car une Aventure comme celle-là ne se raconte pas mais se vit…

La Roanne/Thiers: la nuit, le froid, la neige…